Les épreuves du bac ont à peine commencé que déjà on se met à parler des larges fuites des sujets de l’examen sur la toile ; nombreux sont ceux qui ont reçu les questions sur les réseaux sociaux et les sites. Certains ont pris tout cela pour de simples rumeurs, partant du principe que ce qui se dit sur internet n’est pas nécessairement exact, mais d’autres ont confirmé ces informations, en avançant des éléments de preuve. On raconte même une anecdote qui concerne la matière d’anglais et qui porte sur une question autour de la star du jeu « Arab Idol », Dounia Batma.
Nonobstant la justesse de toutes ces informations ou l’approximation des rumeurs, il demeure que la problématique de la fraude est une question sérieuse dans le Maroc d’aujourd’hui. Le ministre de l’Education nationale a affirmé que des mesures sévères ont été prises cette année pour empêcher les candidats de tricher pendant les épreuves. La fuite des sujets et des questions serait-elle donc due à une erreur qui aurait été commise par le ministre ou le ministère, un défaut de vigilance qualitative et quantitative des surveillants ? Là n’est pas la véritable question car la chose outrepasse la surveillance et déborde sur notre relation réelle aux examens et sur l’idée de fraude dans nos existences, d’une manière générale ! La fraude est ainsi devenue un comportement quotidien et routinier chez nous, prenant la forme d’une seconde nature, parfois même souhaitable, souvent revendiquée.
Avant tout, méditons cette formule, entre autres, qui veut que ce soit « dans l’épreuve (que) l’homme est reconnu ou déconsidéré ». Ce genre de pensées provocatrices met à mal, dès le départ, notre relation aux examens. Elèves et lycéens ne considèrent pas une épreuve comme une occasion de tester leurs connaissances et un passage pour accéder à un niveau supérieur, mais comme un moment à l’issue duquel ils seront soit reconnus soit déconsidérés. Du coup, tous les moyens deviennent bons pour arracher cette fameuse reconnaissance… ou, mieux, pour éviter le rejet. Tous les moyens sont bons, donc, jusques-y la fraude.
La triche devient donc la solution idoine pour ne pas être rejeté. De fait, les connaissances acquises et le bagage accumulé importent alors très peu. Aucune importance n’est accordée à la compétence cognitive ou académique qui permettrait de passer au niveau supérieur. Ce qui compte le plus est d’une part d’être reconnus, acceptés, non rejetés et d’autre part, de pouvoir passer au niveau supérieur. Et c’est ainsi que, partant de ce principe, les candidats passent de longues heures à fabriquer les « petits papiers », des heures qui auraient été mieux employés aux études et aux révisions. Et puis, il y a le progrès technologique qui sert bien entendu ces activités de fraude, comme le « bluetooth », le « wifi, les « cams » et autres portables qui remplacent les « petits papiers » et les moyens traditionnels utilisés par les tricheurs.
A présent, allons plus loin que la fraude au baccalauréat et interrogeons-nous sur la question de la triche d’une manière générale dans notre quotidien, une triche que certaines personnes, de plus en plus nombreuses, n’hésitent même plus à défendre. N’avons-nous donc jamais été confrontés à cette situation où l’on achète des produits dont la présentation nous attire et nous séduit, avant d’arriver chez nous et de trouver qu’en réalité le vendeur a remplacé ces produits de bonne qualité par d’autres qu’il avait dissimulés et qui sont de moins bonne facture ? Ne sommes-nous jamais montés dans un taxi dont le chauffeur applique en plein jour le tarif de nuit, moitié plus cher, ou essaie d’allonger le trajet pour grignoter quelques dirhams de plus ? N’avons-nous jamais entendu quelqu’un raconter, avec force admiration, le cas d’une personne qui aurait constitué une fortune, petite ou grande, par la simple grâce de sa gouaille ?
Il ne s’agit plus ici du contrôle d’apprenants désireux de réussir leurs examens par tous les moyens possibles. Non, l’affaire est beaucoup plus importante que cela, dépasse largement le cadre de l’examen du bac. Le problème est plus grave car il se situe au cœur des valeurs de notre société. Qu’il n’existe aucune incitation au développement ou à la consécration des valeurs du « travail », du « dépassement de soi », de « l’ambition » et que la fraude devienne le moteur principal et le plus efficace dans les relations qui nous régissent, voilà la question qui se déplace donc sur le terrain sociologique et qui menace l’équilibre mental de toute une société, notre société.
La jeunesse marocaine, la population marocaine ne dispose pas de beaucoup d’exemples de réussite de personnes qui ont atteint leurs objectifs à force de travail et de persévérance, des exemples qui existent pourtant et qui donneraient à nos jeunes l’espoir en une vie meilleure et en la réussite de leurs projets à force d’efforts ; en revanche, les cas de ceux qui ont triché, et réussi, sont pléthoriques, quelle que soit la nature des épreuves passées.
Sous d’autres cieux, les médias et les manuels scolaires ne parlent que de ces personnes parties de zéro ou presque et qui ont réussi à percer dans des domaines aussi divers que nombreux : les affaires, la politique, l’art… des exemples qui, à force d’être répétés, finissent par devenir une voie à suivre, un exemple pour de très nombreux jeunes. Cela signifie-t-il que pareils exemples n’existent pas dans nos contrées ? Assurément non, seulement ils ne sont pas assez mis en évidence pour créer une sorte de « rêve marocain » auquel aspireraient nos jeunes. A l’inverse, les cas de ceux qui ont triché, fraudé, magouillé, et réussi dans des périodes courtes sont aussi connus que nombreux… et cela devrait nous interpeller sur la nature de ces valeurs dans lesquels nous baignons dans notre société, les vraies valeurs bien entendu, pas celle que nous déclamons et que nous déclarons.
Sanaa El Aji
Article traduit et diffusé par www.panoramaroc.ma




